Fukushima, puits sans fond

Vidéo prise à l’intérieur du réacteur 2 de Fukushima-Daiichi, le 30 janvier. Photo Tepco. AFP

Six ans après le 11 Mars, le confinement de la centrale sinistrée s’avère plus long et coûteux que prévu. Plus élevés qu’on le pensait, les niveaux de radioactivité restent alarmants.

tout reste à faire. Six ans après le tsunami du 11 mars 2011 et la catastrophe nucléaire, la centrale de Fukushima-Daiichi n’est plus vraiment la bombe à retardement qui donnait des sueurs froides aux ingénieurs japonais. Mais certains experts et politiques, comme l’ex-Premier ministre Naoto Kan, continuent de dire que l’accident n’est pas terminé puisqu’il faut toujours refroidir les trois réacteurs qui sont entrés en fusion, faute de quoi ceux-ci reprendraient leurs rejets dans l’atmosphère.

A leurs yeux, parler de démantèlement n’a pas encore de sens car une grande partie des travaux relève d’abord de la sécurisation des installations et de la décontamination des lieux, qui a bien progressé. «Les réacteurs 1, 2 et 3 sont toujours menaçants. En cas de fort séisme ou de tsunami, nous ne savons pas ce qui peut se passer», redoute David Boilley, de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (Acro) qui suit de près la situation au Japon. De nombreuses inconnues demeurent. Des incertitudes doivent être levées sur la localisation et l’état du cœur des réacteurs. Pis, des techniques sont encore à inventer pour lancer le démantèlement qui «prendra entre trente et quarante ans», assure Tokyo Electric Power Company (Tepco) qui gère la centrale, située à 250 kilomètres au nord de la capitale.

Les réacteurs endommagés

Plongée dans les entrailles de la centrale : les derniers relevés et clichés pris par un robot sous la cuve du réacteur 2 de Fukushima-Daiichi rappellent combien les travaux seront compliqués et risquent de prendre plus longtemps que prévu. Le 10 février, la compagnie a observé un niveau record de radiation de 650 sieverts par heure dans le bas de l’enceinte de confinement du réacteur. Ce débit de dose, susceptible de provoquer la mort d’un être humain en une poignée de secondes, est largement au-delà des 530 sieverts relevés quelques jours plus tôt. En rappelant qu’une marge d’erreur de 30 % doit être prise en compte, Tepco indique qu’il «n’y a aucune raison de croire que le niveau lui-même a augmenté».

Début février, le professeur émérite à l’université Hosei de Tokyo Miyano Hiroshi expliquait à la NHK que ce taux astronomique était probablement dû au fait qu’une partie du combustible fondu n’était pas immergée dans les eaux de refroidissement et dégageait des radiations. Dans cet univers hautement radioactif, seul les robots peuvent intervenir, mais pour une durée limitée. L’engin envoyé le 10 février n’est resté que deux heures car il ne peut pas résister à une dose cumulée de 1 000 sieverts. Comme l’indique Tepco, le robot nettoyeur n’a pu parcourir que le cinquième de la zone prévue avant de faire demi-tour. L’électronique aussi a ses limites. Ce jeudi, l’appareil Scorpion, élaboré par Toshiba et l’Institut international de recherche pour le démantèlement nucléaire (Irid), s’est arrêté bien avant d’avoir achevé sa mission de mesures. Par le passé, deux autres machines ont été ainsi perdues. Mais les différentes images ont mis en évidence de la matière déposée sur le sol, très incrustée, qui risque de retarder encore plus l’exploration dans l’unité 2. C’est d’autant plus incertain que plusieurs trous ont été découverts dans la grille métallique de la plateforme située sous la cuve du réacteur. Ils pourraient avoir été causés par la chute de structures, de barres de combustible fondu.

Le corium bloqué

Là encore, Tepco n’a aucune certitude sur l’état et la localisation précise du cœur des réacteurs qui ont fondu en mars 2011 et se sont mêlés à des débris, formant un magma extrêmement radioactif appelé le corium. La compagnie électrique concentre ses efforts sur cette mission cruciale et assure qu’elle sera en mesure d’extraire cette substance à partir de 2021. Selon des estimations de l’Irid à Tokyo, environ 880 tonnes de corium se trouveraient au pied des réacteurs 1,2 et 3. Dans le même temps, la compagnie travaille à l’extraction des barres de combustibles usagées et entreposées dans les piscines de stockage. Mais la feuille de route établie par l’Autorité japonaise de régulation du nucléaire (ARN) ne sera pas tenue. Dans le réacteur 3, en travaux pour être recouvert d’une imposante structure, le retrait était déjà prévu en 2015. Puis il a été programmé pour cette année et vient d’être repoussé «au plus tôt à 2018». L’environnement est encore trop radioactif.

Les eaux contaminées

C’est l’autre casse-tête de Tepco. Les vues aériennes de la centrale donnent le vertige. Sur le site devenu une véritable ruche dans une campagne désertée, plus de 1 100 énormes réservoirs contenant plus de 961 000 m3 d’eau contaminée (soit un volume dépassant la capacité de 380 piscines olympiques) ont avalé des hectares d’espaces boisés. Tepco a remplacé ceux qui fuyaient par des conteneurs soudés et plus seulement vissés. En effet, chaque jour, entre 200 et 400 m3 d’eau souterraine et de pluie s’infiltrent dans les bâtiments de Fukushima-Daiichi : Tepco pompe quotidiennement environ 300 m3 dans le sous-sol de la centrale qui enfermerait près de 60 000 m3de liquide très radioactif. Et pour le refroidissement du corium, 286 m3 d’eau fraîche sont injectés quotidiennement dans les trois réacteurs. Mais une partie du liquide contaminé s’échappe dans le Pacifique malgré la barrière d’acier construite dans le port. Aucune décision n’a été prise au sujet de cette énorme quantité d’eau stockée dont une partie a été débarrassée de certains radioéléments. Mais les déchets produits par cette purification sont hautement radioactifs et potentiellement explosifs selon des experts cités par le quotidien Mainichi. Surtout, on ne sait absolument pas quelle sera la destination finale de ces déchets. Sur sa feuille de route pour 2017, l’ARN dit vouloir améliorer le traitement des eaux avant une vidange en mer. Mais ce projet fait bondir les pêcheurs et les associations de défense de l’environnement.

Un mur de glace aux effets limités

Face au débit de l’eau sur le site, Tepco a dégainé en 2014 son colossal projet de mur de glace. Sur le papier, tout allait bien : 1 568 tubes d’acier étaient plongées sur 30 mètres de profondeur dans le sous-sol de la centrale et sur un périmètre de 1,4 kilomètre. Alimenté par un liquide réfrigérant à – 30°C, le mur devait former à terme une banquise sous le «Titanic» de Fukushima-Daiichi. L’idée étant de piéger le fluide radioactif et d’empêcher les eaux d’infiltration de gagner le sous-sol des réacteurs. La congélation a démarré en retard en mars 2016, et elle n’est pas encore effective en raison de courants d’eau importants et d’un sous-sol parcouru de canalisations. Fin décembre, l’ARN a évoqué les «effets limités, sinon nuls» du mur de glace.

En octobre, Toyoshi Fuketa, un commissaire de l’agence, avait déjà alerté Tepco sur les limites de cette technique : «Le pompage des eaux souterraines à travers les puits devrait être la principale action, car il peut contrôler de façon fiable le niveau [de ce liquide]. […] Le mur de glace ne jouera qu’un rôle de soutien.» En attendant, des Japonais s’amusent en le comparantà un sudare, un store composé de baguettes de bambou qui laisse passer autant de lumière qu’il en arrête. Il a coûté la bagatelle d’environ 284 millions d’euros et ne devrait pas fonctionner au-delà de 2021. A cette date, il faudra avoir trouvé une solution au casse-tête des eaux contaminées.

L’ardoise salée

En décembre, le coût de la catastrophe a été revu à la hausse d’une manière vertigineuse : 21 500 milliards de yens, soit plus de 177 milliards d’euros. Autrement dit, un peu moins de la moitié du budget de la France. C’est surtout le double du total estimé par le ministère japonais de l’Economie trois ans plus tôt. Dans cette enveloppe, les travaux à la centrale représentent 66 milliards d’euros. Presque autant sont consacrés aux indemnisations des déplacés des communes autour environnantes. En 2011, près de 160 000 personnes ont fui leur domicile pour échapper à la menace radioactive. Le gouvernement entend limiter les sommes versées et inciter au retour dans les zones contaminées en levant les ordres d’évacuation d’ici à mars. Quitte à tolérer des niveaux moyens d’exposition aux radiations 20 fois plus élevés qu’ailleurs. Mais dans les cinq communes où l’interdiction de séjour a été levée, le taux des retours ne dépasse pas les 13 %. Et comme Libération l’a constaté l’année dernière à Naraha, ils sont surtout le fait de personnes âgées et d’hommes.

La décontamination autour de la centrale Fukushima-Daiichi est un autre chantier dont le coût s’annonce colossal. L’opération devrait coûter environ 33 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 13 milliards d’euros pour la gestion problématique des dizaines de millions de mètres cubes de déchets radioactifs. Le contribuable, le consommateur et les producteurs d’électricité vont devoir payer la note. Le gouvernement va continuer à verser de l’argent à Tepco qui a été en partie nationalisé. Sans savoir quand la compagnie électrique remboursera.

Arnaud Vaulerin correspondant au Japon

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